Hamlet – Barbican

Je prends enfin le temps de vous parler du Hamlet de Lindsey Turner avec Benedict Cumberbatch que j’ai vu il y a quelques semaines à Londres. J’ai eu la chance d’y aller le 5 août, le soir de la grande première. Mon avis sera donc basé sur cette première, mais il est important de savoir que depuis certains éléments ont changé, notamment au niveau de la mise en scène et bien sûr des acteurs qui ont depuis eu le temps de se faire totalement au rôle.

Ce qui suit comporte des spoilers, sur la mise en scène essentiellement, car il est impossible de spoiler une tragédie de Shakespeare, tout le monde sait déjà comment ça se termine.

J’étais vraiment très curieuse de voir cette nouvelle version. Hamlet étant ma tragédie préférée, je dois dire que j’en attendais beaucoup. Dans l’ensemble, je n’ai pas été déçue même si j’ai beaucoup à redire sur certains points, notamment en termes de choix faits pour l’interprétation des personnages.

Les acteurs sont, sans surprise, excellents. Si je n’ai pas été pleinement convaincue par Ophelia (jouée par Sian Brooke) ce soir-là, j’ai cependant adoré Leo Bill en Horatio. J’ai aussi bien aimé Anastasia Hille en Gertrude, surtout dans la scène de la confrontation avec Hamlet, juste avant la mort de Polonius et plus tard, à la mort d’Ophelia. Par rapport à Ciarán Hinds (Claudius) je retiendrai surtout son monologue juste avant le baisser de rideau à la fin de la première partie (malgré le canon à paillettes). Mais, malgré leur excellence, j’ai parfois eu l’impression qu’ils ne se donnaient pas à fond, que certaines scènes manquaient d’émotions. Peut-être était-ce simplement un choix de la metteuse en scène ou peut-être était-ce pour ne pas voler la vedette à Benedict Cumberbatch, il n’empêche que j’ai trouvé que certaines scènes manquaient de… conviction on va dire.

Concernant Benedict Cumberbatch, et bien, il est un excellent Hamlet, je le concède, surtout dans la deuxième partie, qui est vraiment la meilleure de la pièce. Mais je me rends compte aussi que finalement jouer Hamlet n’est pas une si grande prise de risques pour lui à ce moment de sa carrière. Hamlet est un personnage solitaire, en proie à la mélancolie, intelligent et plein d’esprit, ironique et irrévérencieux, et somme toute, attachant et sympathique. Je ne sais pas vous, mais moi cela me rappelle beaucoup un certain détective et un certain cryptologue (je ne parlerai pas du cybermilitant car je n’ai pas encore regarde The Fifth Estate). J’ai d’ailleurs à de nombreuses reprises remarqué des intonations et des gestuelles très Sherlockiennes. Mais ce n’est qu’un détail, une impression toute personnelle qui ne gâche en rien la pièce.

Comme toujours, il y a des éléments qui marchent et d’autres moins. Me concernant, il y a une scène qui n’a absolument pas marché. Mais je tiens à préciser que cela n’a rien à voir avec l’interprétation de Benedict, c’est juste moi qui n’ai pas apprécié la façon dont cela a été mis en scène. Imaginez : Acte 2, scène 2. Première apparition d’Hamlet qui feint la folie. Chez Shakespeare, Hamlet arrive sur scène un livre à la main et continue à lire tout le temps que dure la discussion avec Polonius. Il n’y a aucune indication particulière, mais connaissant Hamlet, on l’imagine calme, parlant avec Polonius comme si de rien n’était : pour lui, il agit de façon normale et censée, tout est bien clair dans sa tête. Ce n’est pas Hamlet qui dit qu’il est fou, ce sont les autres qui le prennent pour tel. Hamlet feint la folie mais de façon subtile, et c’est ce qui fait toute la force de la scène. Hamlet lui semble fou, mais en même temps il doute, comme le dit Polonius : Though this be madness, yet there is method in it. Chez Lyndsey Turner, Hamlet arrive vêtu d’un déguisement de garde royal, en rigolant et chantant, il marche sur la table pendant toute la scène avec Polonius, éparpillant les papiers, ne faisant pas vraiment attention à Polonius. Niveau subtilité, on repassera. Alors que c’est justement ce que j’aime tant dans cette pièce (et chez Shakespeare en général). Mais là encore, ce n’est qu’un avis personnel : le public semblait plutôt ravi, tout le monde rigolait pendant la scène, à tel point qu’on n’entendait plus Polonius. C’est vraiment ce manque de subtilité que j’ai regretté pendant toute la première partie. Encore plus que le déplacement du « To be or not to be » en scène d’ouverture (mais je suis quand même ravie de savoir que le monologue a finalement repris sa place d’origine la semaine dernière !).

Fort heureusement, la deuxième partie est bien meilleure, voire excellente. J’ai vraiment tout aimé dans cette partie : la dernière folie d’Ophelia, l’idée de faire Gertrude lui courir après quand cette dernière comprend ce qu’elle s’apprête à faire, la scène du cimetière avec Hamlet et Horatio, le combat entre Laertes et Hamlet, l’arrivée de Fortinbras.

J’ai aussi particulièrement aimé l’idée des ralentis lors des monologues, avec Hamlet qui s’adresse au public tandis que derrière lui, les autres continuent à jouer, mais au ralenti. Cela donne un aspect très cinématographique à la scène, le monologue s’apparente alors à la voix-off dans un film. Je m’incline aussi bien bas devant Es Devlin, le décorateur. On se rend compte, surtout dans la deuxième partie, de la grandeur de la scène. On passe de la salle à manger, à l’extérieur, au bureau, à la salle de jeux, à la chambre par un simple changement de meubles et de jeux de lumières. D’ailleurs, chapeau bas aussi à Jane Cox, en charge de la lumière ainsi que Chris Shutt et Jon Hopkins, respectivement au son et à la musique. Quelqu’un qui ne connait pas la pièce risque d’être un peu perdu au niveau des lieux (est-on à l’intérieur ou à l’extérieur ? En Angleterre ou au Danemark ? Mais que signifie toute cette terre et ces pierres sur la scène ? ) mais il suffit de faire attention aux mots pour vite resituer l’action.

Lindsey Turner a une vision vraiment intéressante de la pièce, mais malheureusement elle ne va pas toujours au bout de ses idées. L’ensemble est vraiment très stylisé, voire cinématographique, mais manque parfois d’émotions. Une version d’Hamlet avec beaucoup de potentiel mais qui aurait mérité plus de conviction (et Time Out semble d’accord avec moi). Un avis en demi-teinte donc mais malgré tout une très bonne soirée de passée. Je ne regrette absolument pas les six heures qu’il m’a fallu attendre avoir d’avoir un billet.

Hamlet – Barbican Centre

De William Shakespeare. Mis en scène par Lyndsey Turner. Avec Benedict Cumberbatch, Ciaran Hinds, Anastasia Hille, Sian Brooke, Leo Bill, Kobna Holdbrook-Smith, Karl Johnson, Jim Norton … tout le cast. 
Site officiel
Du 5 août au 31 octobre 2015. Billets de £10 à £125. La pièce est sold out mais 30 billets à £10 sont disponibles à chaque séance. Des returns sont aussi régulièrement remis en vente ► via le site.

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9 commentaires

  1. [J’espère que tu ne vas pas avoir ce commentaire deux fois, la page internet vient de planter mais le commentaire est resté affiché o.Ô]

    Bon, j’ai honte de l’avouer mais ma culture Shakespearienne rase les pâquerettes (parce qu’étonnamment, malgré mes études d’anglais, nous n’avons quasiment jamais étudié Shakespeare ou pas autant qu’on pourrait se l’imaginer en faisant une telle licence…) donc j’ai du aller lire le résumé sur Wiki avant de lire ton avis. Une amie m’a offert le livre pour Noël mais je ne l’ai pas encore lu. J’attendais de pouvoir me procurer une version bilingue puisque je lis généralement les pièces de Shakespeare dans les deux langues pour être sûre d’avoir bien compris.
    J’avais lu la critique de Time Out donc ce que tu en as dit faisait échos avec ce que j’avais déjà lu ^^’. Mais de manière globale, c’est ce que semble dire la majorité des critiques : Cumberbatch est bon dans son rôle d’Hamlet, c’est le reste du cast qui à un moment ou à un autre ne semble pas « se donner à fond ».

    Je suis clairement dégoûtée de ne pas avoir vu la pièce mais j’espère, j’espère de tout coeur qu’ils feront un « worldwide screening » comme pour les pièces du NT. D’ailleurs, j’ai découvert récemment que près de là où habite ma mère, il y a deux cinémas qui diffusent les productions du NT donc je pense aller voir The Beaux Stratagem jeudi prochain ! Et il semblerait que le NT Live soit aussi diffusé en Nouvelle-Zélande et plus particulièrement à Wellington (avec beaucoup de retard par rapport aux autres pays par contre) donc avec de la chance, je pourrais quand même voir Jane Eyre !

    1. Sur 4 années de fac d’anglais, Shakespeare a été au programme deux fois chez moi (‘Hamlet’ en L2 et ‘Le Roi Lear’ en L3)(tu te doutes bien de quelle année j’ai préféré ^^). En y repensant, je crois n’avoir lu Hamlet en français… Je crois même n’avoir aucun exemplaire français de la pièce (par contre j’ai Much Ado, Richard II et peut-être une vieille édition à 2€ de Macbeth, il faudrait que je cherche ça tiens). Les éditions bilingue de Gallimard ne sont pas mal du tout, ainsi que celles de chez Folio. Pas sûre que tu puisses en trouver en Nouvelle Zélande par contre ^^

      J’ai lu aussi la critique de Time Out, et de pas mal d’autres journaux. J’étais bien contente de voir que je n’étais pas la seule à trouver que les acteurs manquaient parfois de conviction ! Tous les gens autour de moi semblaient tellement enthousiasmés alors que moi je me disais juste qu’ils pourraient faire tellement mieux…

      Je pense qu’ils feront un worldwide screening oui, vu que c’est NT Live qui diffuse. Moi par contre, je sais déjà qu’en France il n’y en aura pas. J’ai encore du mal à croire que ‘Frankenstein’ ait été diffusé par ici, mais je pense que c’était surtout à cause de Danny Boyle. Mais je croise quand même les doigts pour Hamlet ! (Et le encore pour Coriolanus)

  2. J’en ressors avec la même conclusion que toi même si ce n’est pas forcément pour les mêmes raisons, comme tu le sais. Par contre, j’ai moi aussi fait le rapprochement avec Sherlock en me demandant si effectivement Hamlet en était proche ou si c’est Benedict qui créait ce rapprochement.

    1. Je pense que Benedict intensifie ce rapprochement, surtout au niveau du jeu. Je doute qu’auteur ou scénaristes aient eu Hamlet en tête quand ils ont écrit leur Sherlock. Mais j’avais déjà remarqué la même chose dans ‘Imitation Game’, des scènes où il avait une allure très Sherlockienne. Alors que dans ‘Frankenstein’, pas du tout ! Mais ça date de 2011, peu après la saison 1, il n’avait pas encore Sherlock totalement dans la peau on va dire…

  3. J’aurais vraiment aimé voir cette pièce, je cherche toujours mon Hamlet idéal ! Et je suis d’accord avec toi, Benedict ne prenait pas un grand risque à ce moment de sa carrière, je trouve également que le rôle lui va comme un gant.

    1. Tu ne penses pas avoir l’occasion d’y aller d’ici le 31 octobre ? Il y a des billets remis en vente quasiment tous les jours. Sinon, reste à espérer qu’un cinéma parisien diffusera la pièce, comme ça avait été le cas pour ‘Frankenstein’ il y a quelques années !

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