25 avril : des œillets au bout des fusils.

© Henrique Matos

J’ai toujours un pincement au cœur quand je fais référence à la révolution des œillets mais que personne ne sait de quoi je parle. Alors aujourd’hui, je laisse ma sœur vous raconter une histoire, vous expliquer pourquoi le 25 avril est une date importante pour nous au Portugal.

Aujourd’hui nous sommes le 25 avril… et un petit détour par le calendrier des Journées Internationales de l’ONU nous apprend que c’est la Journée Mondiale du Paludisme. Bien sûr c’est une cause importante… mais voyez-vous pour certaines personnes et un petit pays c’est aussi une journée spéciale. Cela vous dirait d’en savoir un peu plus ? Parce que j’avoue que j’ai bien envie de vous raconter son histoire, une histoire qui commence mal mais qui finit bien… un peu comme un conte de fées.

Il était une fois un petit pays coincé entre un pays plus grand – qui par le passé a lorgné sur son voisin, l’occupant pendant de longues années – et un vaste océan qui lui a apporté richesses et prestige il y a bien longtemps et dont certains sont nostalgiques. Bien que petit (environ 92 000 km²), il n’en reste pas moins que c’est le plus vieil État-nation d’Europe, aujourd’hui visité par de nombreux touristes, loué pour son hospitalité, dont le sud au climat plaisant attire moult retraités et pourvoyeur de délicieux petits gâteaux – os pastéis de nata !

Je pense que vous avez compris : ce petit pays n’est autre que le Portugal.

Il était une fois donc un petit pays pour qui le 25 avril est un jour particulier, mais avant de vous dévoiler pourquoi, faisons un petit voyage dans le temps.

Le commencement…

Nous sommes en octobre 1910, le roi est jeune et inexpérimenté; le contexte social, économique et politique n’est guère enviable. La révolte qui gronde depuis quelques temps finit par éclater. Portée par le Parti républicain, la révolution sort victorieuse et le 5 octobre, aux environs de 9h du matin, la République est proclamée, mettant fin à la monarchie constitutionnelle jusque là en vigueur. Malheureusement l’expérience sera de courte durée, notamment pour cause de grande instabilité politique. Et ce qui devait arriver arriva ! Le 28 mai 1926 a lieu un coup d’état militaire qui va porter au pouvoir quelques temps plus tard un professeur d’économie Antonio de Oliveira Salazar. Certes il redresse la situation financière du pays mais il en profite par ailleurs pour prendre les rênes du pays et mettre en place l’Etat novo – ou l’art de devenir un dictateur ! De 1933 à 1968, Salazar tient le pays d’une poigne de fer, notamment via la PIDE, la police politique qui n’hésite pas à se “débarrasser” des opposants au régime.

En 1968, malade, Salazar est écarté du pouvoir. Lui succède Marcelo Caetano. Le pays connaît alors une situation particulièrement difficile à tous les points de vue, sans oublier qu’il est embourbé dans les guerres coloniales (le pouvoir en place refusant d’accorder l’indépendance aux colonies africaines). Fatigués par ces conflits sans fin et par les conditions de vie difficiles (de nombreux portugais ont fui le pays vers la France, l’Allemagne et autres pays d’Europe, ainsi que les Etat-Unis ou l’Amérique latine), le mal être chez les soldats grandit… jusqu’à exploser dans la nuit du 24 au 25 avril 1974.

Alfredo Cunha (1974), “A Revolução dos Cravos: população e militares na Rua do Ouro”, CasaComum.org

“Grândola, vila morena”

24 avril 1974, 22h55. Une chanson “E depois do Adeus” (Et après les adieux) de Paulo Carvalho est diffusée sur les ondes. Ce n’est pas anodin, bien au contraire ! Il s’agit en réalité du signal de départ, un appel aux militaires révolutionnaires. “Soyez prêts les gars, ça va bientôt commencer!”

25 avril 1974, 00H20. 25 minutes plus tard le signal définitif est lancé ! Radio Renascença diffuse la lecture enregistrée de la première strophe de la chanson Grândola, vila morena de Zeca Afonso marquant le début des opérations, simultanément dans tout le pays.

00h30. Les militaires du Mouvement des Forces Armées occupent l’Ecole pratique de l’administration militaire.

1h00 du matin. Prise de l’Ecole pratique de cavalerie de Santarém, en même temps du passage à l’action des militaires dans d’autres villes comme Lamego, Viseu, Mafra, Estremoz…

3h00 du matin. Les points stratégiques de la capitale portugaise considérés comme indispensables au succès de l’opération sont occupés par les militaires: Aéroport de Lisbonne, Radio Club Portugais, la télévision nationale (RTP), Radio Marconi. Tout se passe sans  grande résistance face aux agissements des militaires.

4h15 du matin. Le pouvoir politique réagit enfin et le ministre de la Défense ordonne aux troupes stationnés à Braga de se rendre à Porto reprendre le quartier général qui s’y trouve..sauf que ces derniers faisaient partie du Mouvement des Forces armées et donc n’ont évidemment pas obéi.

4h20 du matin. L’aéroport de Lisbonne est entre les mains des militaires révolutionnaires. Le trafic aérien est interrompu et détourné vers Madrid et Las Palmas.

4h26 du matin. Le premier communiqué du Mouvement des forces armées est lu à l’antenne de Radio Club Portugais. On y appelle au calme et à rester chez soi, ainsi que les forces gouvernementales à ne pas résister afin d’éviter toute effusion de sang.

Au long de la nuit d’autres communiqués semblables sont lus. Les militaires à l’origine de la révolution aspirent véritablement à éviter que les choses ne prennent une tournure dramatique, à diviser la société. Cependant s’ils y sont obligés ils n’hésiteront pas à riposter.

16h30. Marcelo Caetano accepte de se rendre (mais seulement à un haut gradé). Il le fait 1h15 plus tard au général Spinola.

19h30. Cela se termine. Caetano et ses ministres sont emmenés par les militaires vers le poste de commandement du Mouvement des forces armées.

Des œillets au bout des fusils…

Au milieu de tout cela, une femme va elle aussi marquer cette journée spéciale. Celeste Caeiro travaillait dans un restaurant, rue Braancamp. Ce jour-là le restaurant fêtait son 1er anniversaire, et pour l’occasion le propriétaire avait l’intention d’offrir des fleurs aux clientes et un vin de Porto aux clients. Mais au vu des circonstances, le restaurant est resté fermé et les employés renvoyés chez eux. Comme les fleurs ne pouvaient finalement pas être données aux clientes, le propriétaire du restaurant les offrit à ses employés. Comme les autres, Celeste a pris des œillets rouges et des œillets blancs. Pour rentrer chez elle, auprès de sa mère et de sa fille, elle devait prendre le métro et c’est là qu’elle se retrouve face aux tanks des révolutionnaires. Ne sachant pas trop ce qu’il se passait elle interrogea un militaire qui lui répondit qu’ils allaient arrêter Caetano. Celeste aurait aimé donner quelque chose au soldat mais elle n’avait pas de cigarettes, et tout était fermé pour aller lui acheter quelque chose. Alors elle prit un œillet rouge et lui donna. Le soldat le mit au bout de son fusil. Celeste distribua ainsi ses œillets, et fut imitée par de nombreux autres citoyens.

C’est ainsi que le 25 avril 1974 marque le début d’une nouvelle ère pour le pays après un demi-siècle sous le joug d’un dictateur, et est resté dans les mémoires comme La Révolution des œillets grâce au geste d’une femme qui ne se doutait pas qu’elle rentrerait dans l’histoire !

Le mot de la fin

Et vous savez quoi ? Et bien les militaires du Mouvement des Forces Armées ont réussi leur pari : il n’y a pas eu d’effusions de sang. Des membres de la PIDE/police politique ont fait quatre victimes parmi des manifestants devant les portes de leur quartier général, mais ça s’arrête là.

Voilà, maintenant vous savez pourquoi le 25 avril est spécial pour le Portugal et les Portugais. J’espère que mon histoire vous a plu !

— Liliana T.

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